dimanche 21 juin 2015

Ne plus se retourner


"C'était quand même une sacrée vue ", se dit-il en ce matin de mars  1976. Devant lui, aux pieds de la tour Philips, le coeur de Bruxelles se réveille à peine. Jean noue lentement sa cravate, jette un oeil distrait sur les dossiers du jour déposés par Rose, sa secrétaire. Il pense brièvement à son père, à sa série de romans "Largo Winch" aussi, dont les couvertures  éditées au Mercure de France trônent dans une vitrine au fond de la pièce. 
Dans quelques minutes, il va descendre cinq étages et remettre sa démission à son directeur.
Dans quelques jours, il l'ignore encore à cet instant, il va croiser le chemin d'Huguette Marien, qui deviendra sa femme. Ils feront ensemble le tour du monde.  
Dans quelques semaines, en août, il va rencontrer Grzegorz Rosinski, génial dessinateur polonais qui le persuadera de revenir à la bande dessinée. 
Il est 9h00, Jean Van Hamme ferme la porte de son bureau de 'fondé de pouvoir général'.
A partir de cet instant, il ne se retournera plus.







dimanche 29 mars 2015

Quand l'interviewé vous surprend ...





Libre, modeste, génial... Grzegorz Rosinski, le dessinateur de Thorgal,  m'a complètement surpris et enchanté.
12 minutes de vrai bonheur pour un journaliste.

Et donc, naturellement, l'envie de partager ce moment rare avec vous...




samedi 20 décembre 2014

Mont des Arts : préférences 2014




Cinéma :




Pari risqué mais réussi pour Stefan Liberski. L'adaptation du roman 'Ni d'Eve ni d'Adam' d'Amélie Nothomb fait mouche et révèle au grand public une Pauline Etienne lumineuse. 



Expo :

                        
   Le choc à Bozar : 'As sweet as it geets', rétrospective du gantois Michaël Borremans,  artiste surdoué et visionnaire.




                                                         Littérature :


                 Jean-Pierre Orban et sa 'Vera' (Mercure de France), premier roman ample et vertigineux sur les traces d'une jeune Italienne dans l'Angleterre des années 30. 






Evénement :

            Rencontre inoubliable à Bozar avec l'actrice italienne Claudia Cardinale.
            Un charme fou. Drôle, pétillante, unique.




Théâtre :

Avec Notre peur de n'être, Fabrice Murgia  affirme encore un peu plus une oeuvre à la fois singulière, profonde et bouleversante. 





Musique :

Daan, l'artiste flamand sort du lot et survole la production musicale belge avec désinvolture et un talent fou. Sa compil 'Total' est une véritable pépite !  




Photographie :


Anne-Sophie Costenoble poursuit un travail photographique sur l'intime et le récit par l'image. Une oeuvre maîtrisée et révélée cette année au travers la série 'Le silence et l'oiseau'.

lundi 17 novembre 2014

Et même crier au ciel, s'il le veut







La nuit est agitée. Impossible de dormir avec ces éclairs de chaleur.  Il est quatre heures du matin, Constantin est debout dans sa chambre. Debout, bien avant les moines. Et seul,  plus seul que jamais. Bruxelles est si loin.

Il y a dix jours, les trappistes ont enterré un des leurs. Il a peint la scène. D’une tristesse infinie,  mais son pinceau n’a pas tremblé. Est-ce la peinture qui le possède enfin ? Cette pensée le traverse tandis qu’il ferme la porte derrière lui, doucement,  pour ne réveiller personne.

Devant lui se tient l’aube. Frémissante, dans son dénuement. Le chevalet sur le dos, Constantin fait quelques pas. Il jette un dernier regard sur  l’abbaye où bientôt vont se réveiller ces hommes qu’il a appris à aimer. 

Et maintenant avancer, se dit-il, ne plus retourner. Plus jamais. Ora et labora, cette règle est bonne pour ces religieux cloîtrés, pas pour lui.
Constantin Meunier a 32 ans, il rentre à Bruxelles. Il va pouvoir parler à nouveau avec son maître et ami Charles De Groux. A nouveau rire, chanter et même crier au ciel, s'il le veut. Wetsmalle-la-rigide sera loin derrière lui.

"Il y a eu pour ainsi dire deux vies dans ma vie", écrira-t-il bien plus tard dans une lettre non datée  à Georg Treu, le directeur du Musée de Dresde.

Ce matin de 1860, l'artiste, dans sa fuite à travers la campagne, croise deux moines laboureurs. L'un est plié sur la charrue, l'autre, adossé aux bêtes, semble être apaisé et en parfaite harmonie avec la nature. L'image saisit profondément Constantin qui immortalisera la scène trois ans plus tard.  Celui que l'on va appeler le peintre des ouvriers et des mineurs est pour la première fois de sa vie confronté au travail. Aux mouvements à la fois simples et amples du travail. 

Constantin Meunier rejoindra définitivement Bruxelles en 1875, après le décès inopiné de son ami Charles De Groux. Il se jettera alors, tête baissée, dans le monde bruyant des aciéries, des charbonnages. Dans la grande roue du 19ème devenu industriel,  et dont il sera,  pour toujours,  le témoin le plus flamboyant.





'Rétrospective Constantin Meunier (1831-1905)
Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique jusqu'au 11-01-2015




lundi 15 septembre 2014

Libraire, dis-moi ton nom


La mort annoncée de la librairie 100 papiers à Schaerbeek est désolante. Tant pour les lecteurs que pour le quartier.  Trois ans à peine après son ouverture, la petite librairie de l’avenue Louis Bertrand sombre lentement mais sûrement, malgré  les efforts déployés pour résister à une concurrence implacable. Dont la principale porte le nom guerrier d’Amazon



Le nom, justement, on a beau vendre des livres, on ne s'en méfie jamais assez...

D’emblée, le choix du nom de cette libraire m’a paru maladroit. Une association de mots un peu facile, pour ne pas dire douteuse. Les sans-papiers se font pour la plupart expulser. Avec un nom si connoté, il ne faut dès lors pas s'étonner que la librairie schaerbeekoise se soit finalement retrouvée sur un siège éjectable. 


A l’autre bout de la ville, La licorne connait pour sa part un destin non moins reluisant. Si son nom ne la prédisposait pas à une disparition programmée, la licorne est, comme personne ne l’ignore,  une créature qui ne fait pas partie du règne animal, et, pour le dire franchement, qui n’a jamais existé. Par un cruel jeu de miroirs, la librairie du même nom n’existera elle-meêm bientôt plus,  en dehors de notre imagination. Tristesse. 


Au vu du destin balloté (c’est le moins que l’on puisse dire) de nos librairies bruxelloises, on se dit qu’il vaut encore mieux parfois miser sur un nom discret, un jeu de mots facile, qui ne trouble personne, du type ‘A livre ouvert’, ‘le rat conteur’ ou encore ‘Am stram gram’.  Pas de vagues, pas de bruit. pas de fureur.




D'autres se font plus remarquer en se la jouant  intello :  Candide. Très intello :  Ptyx.
Trop intello :  Tropismes.  Car ce premier roman de Nathalie Sarraute,  où cette librairie du centre-ville puise sa source, évoquait davantage des sentiments fugaces et volatiles, un état qui guette ce magnifique lieu de plus en plus à l'étroit dans les Galeries St-Hubert dévolues désormais aux nourritures essentiellement terrestres.

A ce propos, les références culinaires n'ont pas épargné certains commerces du livre, d'une façon élégante avec les yeux gourmands, ou alors prévoyante avec  Cook and book qui, mine de rien, assure ses arrières en plaçant dans son nom la cuisine devant le livre,  sait-on jamais...


Mais le plus fine d'entre toutes reste sans conteste la librairie Filigranes (et ses nombreuses déclinaisons 'outre-bruxelloises', de Knokke jusqu'aux confins de Megève). Une succes story dont le secret s'explique peut-être par son nom, et dans ses deux acceptations principales.  Un filigrane, c'est une marque, un dessin qui se niche au coeur même du papier (et que donc,  que on ne peut effacer. Bien vu.).
Mais c'est  aussi le nom donné au  fil de laiton qui,  au Moyen-Âge, entourait la poignée des sabres et des épées.
Et il faut bien ça pour combattre les amazones, guerrières de plus en plus assoiffées de culture bradée, prêtes à se couper un sein pour obtenir leur butin.





dimanche 24 août 2014

Un coup dans l'eau


Adam Ben Erza et sa contrebasse sont passés cet été par Rossignol en Belgique, invités par le ' Gaume Jazz festival'.  Le chien est resté à Tel Aviv.


Tel Aviv.  Un nom qui aujourd'hui sonne aux oreilles de certains comme une insulte. Adam Ben Erza est un jeune musicien israélien, tout comme le batteur Ofri Nehemya, 19 ans, recruté récemment par l'excellent Avishai Cohen. Une scène jazz dynamique, talentueuse et pleine de promesse, à l'image de la 'Thelma Yellin Hight School of the Arts'.   Et pourtant...



Quelques jours avant le début du festival, l'association Belgo-Palestinienne (ABP)  envoie aux organisateurs une lettre - ouverte -  clairement accusatrice : "Cette programmation nous interpelle, nous consterne, nous indigne. Pourquoi les Jeunesses Musicales ont-elles choisi de mettre Israël à l'honneur de ce trentième festival du jazz gaumais à travers ces musiciens, aussi talentueux soient-ils ? (...) Nous sommes indignés, certes, mais aussi consternés que les Jeunesses Musicales par leur choix puissent se mettre au service de la propagande du gouvernement israélien visant à redorer l'image d'Israël ". Propagande pro-israélienne ! Diable, l'ABP n'y va pas par quatre chemins. Dans le petit village gaumais, on se pince pour y croire. Déploiement de policiers en tenue et en civil, tracts sur les voitures... Mais quelle mouche a donc piqué cette association ?
  

En fait, le problème pour  l'ABP, c'est que l'ambassade d'Israël a soutenu 3 concerts et a participé aux frais des musiciens...  Il ne lui en fallait pas plus pour faire le rapprochement périlleux  entre soutien financier et ... propagande. Mais cette association omet (volontairement?) deux choses : l'organisation d'un  tel festival prend des mois et des mois de préparation, les invitations ont donc été lancées et bouclées bien avant le début de l'opération militaire à Gaza. Ensuite, la venue d'artistes étrangers dans un festival de cette taille (dont les moyens restent somme toute modestes) ne peut parfois se faire sans l'appui d'ambassades. Ca été le  cas précédemment pour des artistes danois, hollandais et suédois. 

Un coup dans l'eau donc pour l'ABP. Qui oublie aussi le principal. 
La musique - et le jazz peut-être plus que toute autre - jette des ponts entre les hommes.  Et pendant toute la durée du festival, le temps s'est arrêté (et avec lui le bruit des armes) au dessus des toits de Rossignol, village gaumais qui,  il y a tout juste 100 ans, a été le cadre d'intenses combats entre soldats français et allemands et où 130 villageois ont péri assassinés.


samedi 12 juillet 2014

Le temps qu'il faut


On se détache d'abord du ring, laissant derrière nous le canal et les dernières tours de Forest. La voiture semble alors peu à peu se libérer. Les essuie glaces vont bon train et l'on se dit que la pluie nous accompagnera jusqu'à Paris. S. soupire et son regard se perd au loin, au delà des gouttes d'eau, dans le paysage qui défile, vert et monotone. 
C'est dimanche, un dimanche perdu en juillet. Sur les panneaux indicateurs,  les lettres s'étirent et prennent des formes étranges. On a peine à lire Nivelles, et puis Mons. Et puis Bienvenue en France. La voiture ralentit, traverse des campagnes engourdies. Et finit pas trouver son rythme. Tout à leurs affaires, les camions nous dépassent, semblent glisser comme des péniches. Des voitures tractent des caravanes remplies d'espoir. S. s'est endormie, nuque flottante, comme en apesanteur. On approche de Paris. Il faudra que je la réveille. En douceur. Du vert, on passe au gris. Saint Denis, le périphérique, les tours de la Défense. Et soudain, une ouverture dans le ciel. La ville devant nous se déploie et prend forme, comme sortie des eaux. Les maisons s'ébrouent, les trottoirs s'égouttent. Partout l'on replie les parapluies. Un enfant saute dans une flaque. Et à côté de moi S. se réveille en souriant. Je me gare devant le Grand Palais. Qui accueille les vidéos de Bill Viola.

Je me dis que le temps n'a plus d'importance.